25 février 2006
PROLOGUE: Meurtres Fatalement Mortels

1997. Fabian Bodin, Frédéric Ochej et Christophe Mavroudis sont étudiants en deuxième année de leur graduat en communication. C’est dans le cadre d’un cours de pédagogie qu’ils se retrouvent chargés d’enseigner le langage cinématographique au reste de leur classe, de la manière la plus originale possible. Plutôt que d’analyser le travail de réalisateurs reconnus, les trois amis décident d’interpeller leurs compères en leur présentant un court métrage d’un quart d’heure, une parodie de polar, genre alors revenu au goût du jour grâce au succès du Pulp Fiction de Quentin Tarantino. L’occasion rêvée pour Christophe de retourner derrière la caméra et de réellement travailler le découpage et le montage d’un film après les quelques tentatives menées durant son adolescence.
La préproduction
Après lecture de la bande dessinée « Meurtres Fatals Graves », signée Maëster et réadaptant des personnages créés par Marcel Gotlib (deux saints hommes auxquelles nous adressons la plus gracieuse des révérences), les trois étudiants décident de mettre en image une aventure du Commissaire Charolles et de l’Inspecteur Piggs, au tout début de leur collaboration. Les lignes principales de l’intrigue sont vite déterminées, sur base d’une structure très simple en huit actes : Meurtre d’un clochard lançant l’intrigue – Apparition des héros – Première confrontation avec le maître du crime – Les héros au commissariat, où ils croisent une foule de détenus pittoresques – Attaque des malfrats avec scène de poursuite et capture de Piggs – Scène de torture – Moment émotion avec les souvenirs de Charolles – Confrontation finale où tous les personnages se retrouvent et en finissent dans un duel Leonesque dont seul le Singer Killer, qui deviendra par la suite Raphaele Brantano, réchappe. Les nains de jardin étant à l’époque particulièrement à la mode, et les instigateurs du projet ne manquant d’ailleurs d’adhérer à la cause du FLNJ (Front de Libération des Nains de Jardins), il est décidé d’exploiter également ces personnages idiots, qui apparaîtront discrètement dans quelques plans du film.
Frédéric s’octroie vite le rôle de Charolles, Fabian décide d’exprimer ses pulsions sadiques en incarnant l’un des deux tueurs, tandis que Christophe décide de rester sagement derrière la caméra. Le reste de la distribution est recruté dans la classe, généralement en fonction du tempérament de leur interprète et de leur propres desideratas. Dimitris Kapakoulakis, d’une nature plutôt impulsive, accepte de jouer Piggs. Raphael Segers, amateur de chanson française, campera l’adjoint du tueur. Sabino Orsini, charismatique, est choisi pour incarner le chef de la pègre. C’est Fabian qui décidera de l’appeler Brantano, afin de coller au mieux le meurtre commis au début du film à coups de chaussures. Beaucoup de personnages seront ensuite ajoutés au gré des participations et des disponibilités, dont le plus populaire de tous, le Boucher de Düsseldorf, n’apparaîtra qu’à la fin du tournage.
Les premiers problèmes surgissent lorsque les trois instigateurs du projet ne parviennent pas à se mettre d’accord sur les dialogues et la construction même des scènes. Afin de ne pas ruiner définitivement le film, la date de la leçon – et donc de projection - s’approchant à grands pas, il est décidé que tout sera improvisé à même le tournage, la rencontre entre Brantano et les deux héros étant la seule à bénéficier d’un dialogue écrit. Les seuls vrais impératifs de mise en scène que le réalisateur doit respecter, convenus dès la mise en chantier, se limitent à quelques figures imposées, la théorie nécessaire au cours. Les différentes échelles de plans, quelques plans séquences, champs/ contre-champs basiques, différents types de montage, et usage du Flash-back pour la scène de souvenir. Se concentrant sur l’aspect technique, Christophe se braque sur la préparation
des scènes d’actions, négligeant l’exposition et les dialogues, adaptant son découpage à son matériel, à savoir une simple caméra familiale et un lecteur vidéo usagé. Après plusieurs heures de test destiné à synchroniser caméra et enregistrement, il parvient péniblement à obtenir une précision de plus ou moins une seconde, la moindre erreur exigeant de retravailler la scène entière. Il est également décidé à l’unanimité de tourner en noir et blanc, à la fois par respect de la bande dessinée originale et par peur que les couleurs baveuses et ternes de la caméra 8mm ne nuisent férocement au résultat final.
Le tournage et la Post-production
C’est en février 1998 que le tournage commence, par la scène de poursuite. Les débuts sont balbutiants, les dialogues peinent à sortir malgré l’évidente conviction des acteurs et Christophe rate la plupart de ses plans, qui ne seront malheureusement pas retournés. Le tournage de la scène prendra deux après-midi, avec l’avantage de vite rôder l’équipe et d’instaurer une tradition qui en fera baver plus d’un : celle du coup plus vrai que nature. Frédéric reçoit un vrai coup de crosse de revolver et Dimitris se blesse au dos lors d’une cascade. La scène est très vite montée, mais pose d’emblée un problème. Le trio de tête va devoir revoir la structure de la leçon : le film sera plus long que prévu, la seule poursuite prenant à elle seule 8 bonnes minutes.
Néanmoins, le tournage se poursuit. Le meurtre du clochard est introduit par un dialogue bien trop long entre les deux tueurs, mais dont l’importance sera plus grande que prévu. Elle installe le personnage de Raphael comme un doux rêveur, un amateur de chanson française obligé d’adhérer à la cause de son oncle par un tuteur agressif. C’est également à cette occasion que Raphael interprète L’avventura de Stone et Charden, chanson qui deviendra représentative du film dans la tête de l’équipe. Notons que Michael Lemmens, le pauvre clochard malmené, recevra bel et bien quelques coups de chaussures, Raphael prenant particulièrement son rôle à cœur.
S’ensuit la rencontre avec Brantano, péniblement mise en scène par un réalisateur peu inspiré par la parlotte, et heureusement rehaussée par la prestation de Sabino. La projection de la poursuite enthousiasme toutefois la grand-mère de Raphael (béh oui), chez qui la scène est tournée, ce qui lui vaudra une apparition dans le générique final où elle formule une sympathique remarque à notre endroit, enrobée d’un délicieux accent italien : «Votre cinéma, là, il sera beau, éh. » Reste que Fabian aura les doigts écorchés par la scène de la boite à cigare, l’agrafe de fermeture se plantant malencontreusement dans sa chair à chaque prise.
Le tournage de la scène d’introduction des héros, suivie du flash-back dans la plaine de jeux, se déroule sans événements notables. Dimitris se blesse à la main lorsque Frédéric le désarme et ce même Frédéric, décidément trop grand, se prend un rebord du plafond lors du plan séquence, mais ce genre d’incident est devenu si routinier que nous n’y prêtons même plus attention. Notez que le hasard fait bien les choses, le plan séquence se clôturant par l’arrivée d’une voiture le ponctuant avec vigueur, chose que le réalisateur n’avait évidemment pas prévue.
Une chance qui ne sera pas avec nous pour la séquence du commissariat, sans nul doute la plus pénible à réaliser et à revisionner. Tournée à l’école, dans une classe à l’acoustique épouvantable, elle impliquait la présence de nombreux figurants, dont la plupart brilleront par leur absence (ne jamais tourner le lendemain d’une soirée !). La plupart des gags prévus tombent à l’eau, et l’équipe tente de combler les blancs par tout et n’importe quoi. La moitié de la scène, catastrophique, sera évacuée au montage, dont l’attaque du prisonnier vampire sur la personne de la secrétaire aguicheuse. Notons également que la coiffure de Dimitris dégénère de plus en plus, et que celui-ci est pourtant obligé de la supporter pour les besoins du film.
Le tournage à beau ne pas être terminé, les délais arrivent à terme et c’est sur base de la scène de poursuite que le trio va présenter sa leçon. A la grande satisfaction de l’équipe, les réactions de la classe sont positives et les rires au rendez-vous. On se dit que le copinage est avant tout de mise, mais l’intervention enthousiaste du professeur (Jean-Marie Lange, que nous saluons d’ailleurs au passage) semble affirmer le contraire. Occasionnellement membre des jurys d’évaluation des courts-métrages de fin d’étude de l’INSAS, école de cinéma située à Bruxelles, il gonfle l’orgueil du réalisateur en l’enjoignant de terminer absolument son moyen-métrage, la scène de poursuite se révélant à ses dires mieux réalisée que certains films lui ayant déjà été projeté. Sans doute un simple encouragement, mais qui fait plaisir à entendre. 
C’est dans la foulée que sera tournée la dernière scène du film, la torture de Piggs. Désirant absolument faire participer Raphael Vanherten, originellement simple figurant dans la séquence du commissariat et à l’époque surnommé Psycho-Raf pour son plus grand plaisir, Fabian lui offre un personnage sur-mesure et dont l’apport sera énorme : le terrifiant Boucher de Düsseldorf, maître es-supplice dont la popularité est gagnée dès sa première apparition. En guise de récompense pour tout le tournage, Dimitris aura le crâne rasé en direct, ultime outrage pour le pauvre Piggs.
La fin de l’année scolaire arrivant et les nécessités purement estudiantines reprenant le dessus, la production est interrompue, avec le ferme espoir de mettre le final en boîte dès le début des vacances. Pourtant, les choses traînent et la motivation baisse d’un cran, d’autant qu’un véritable meurtre est commis dans les alentours du hangar où était tournée la scène du Boucher. De quoi doucher l’enthousiasme le plus fervent. Qui plus est, en fonction des options de notre dernière année d’étude, la classe se scinde et les acteurs n’auront plus l’occasion de se retrouver, stage et TFE accaparant la plupart du temps libre. Christophe termine néanmoins le montage, qui atteint une durée de 42 minutes.
En l’état, Meurtres Fatalement Mortels est présenté assez régulièrement dans un cercle de proches, suscitant généralement une certaine sympathie malgré ses très nombreuses approximations. Bien évidemment, le point d’interrogation concluant le film ne manque de frustrer, appelant une réponse que l’équipe songera souvent à apporter sans jamais s’y consacrer sérieusement. Jusqu’à ce que…
Le « Director’s Cut »
Par un étrange hasard, c’est en 2002, année où est supposé se dérouler Mefamo, que les choses se remettent à bouger. Christophe gagne sa vie en tant que technicien pour une chaîne de télévision (caméra de plateau et régie finale), poste auquel il accède grâce à Dimitris. Son salaire durement gagné lui permet d’acquérir enfin le matériel nécessaire au montage virtuel, et, afin de mieux en appréhender les capacités (il n’a jamais reçu de véritable formation dans ce domaine), ressort les 4h30 de rushes de Mefamo, dont il tire d’abord une bande-annonce (montée parallèlement à des projets de teaser et trailer pour le long métrage Le Festin de la Mante, de Marc Levie). Fabian Bodin et Michael Lemmens s’enflamment pour le résultat, et Christophe entreprend de remonter entièrement le film sur Studio de Pinnacle, logiciel de montage familial fournit avec sa carte d’acquisition vidéo. De quoi faire sourire les pros, mais d’une précision amplement satisfaisante pour l’apprenti monteur. Cette nouvelle version se voit gratifiée d’un nouveau générique, de scènes forcément plus rythmées (le réalisateur bricolant certaines prises ratées afin de bénéficier de plus de plans), et s’achève sur un épilogue écrit laissant augurer une suite. Ce « Director’s Cut » (en avant les grands mots) ne résout pas pour autant les erreurs de réalisation, mais le mal est fait : l’intérêt pour Mefamo est relancé et, si Christophe se montre de prime abord peu enclin à relancer l’entreprise, Fabian y croit dur comme fer et parvient à le convaincre.
Mais ceci est une autre histoire…
26 février 2006
RIEN N'EST JAMAIS FINI
2002. Meurtres Fatalement Mortels ! premier du nom vient d’être remonté vaille que vaille, suscitant néanmoins suffisamment d’enthousiasme pour relancer une idée datant de la fin de son tournage : lui donner une digne descendance, tournant le dos aux improvisations du premier opus, allant toujours plus loin dans le délire et l’humour sans fierté dont le film se fait le chantre. Au cours des premières discussions entourant le projet, plus qu’une séquelle en bonne et due forme, il est généralement question de réaliser un remake plus aboutit ou, effet de mode oblige, une préquelle (Meurtres Fatalement Mortels, Episode Nul : La cervelle fantôme, narrant la rencontre de Charolles et Piggs alors que ce dernier n’était qu’un esclave gagnant sa vie en faisant de l’Utimate Fighting). Néanmoins, il semble aller de soi qu’une suite éventuelle aurait pour vedette Martin Piggs, et non le vénérable Charolles, dont l’intérêt parait à tous des plus limités. Lorsque Fabian insiste pour que Meurtres Fatalement Mortels II soit mis en chantier, Christophe finit peu à peu par se faire à l’idée de reprendre les personnages du premier opus pour les pousser cette fois beaucoup, beaucoup plus loin. Fi d’une parodie de polar dont il n’a pas grand-chose à faire, le MFM nouveau sera l’occasion d’expérimenter à tout va, au travers d’une intrigue qui pastichera autant Le Seigneur des Anneaux que Star Wars et Matrix, en saluant au passage un bon paquet d’autres œuvres encore (Terminator, Indiana Jones, Phantom of the Paradise…). Bref, de l’épique, du mouvementé, avec un soupçon de gore pour relever la sauce et au moins un duel à l’épée, scène que le réal tente de fourguer dans chacun de ses scripts depuis qu’il a été pris du désir de filmer. Cette fois, en gros, ce sera son film, de la première à la dernière image. Enfin décidé, Christophe se joint à Fabian pour élaborer une intrigue capable de servir ses idées de mise en scène.
« C’est reparti pour un tour, alors. »
Conformément aux premières discussions, il est d’emblée décidé que Piggs aura le premier rôle. L’histoire se construit cette fois autour du trauma engendré par son passage chez le boucher. Rendu amnésique par la violence de son traitement, Piggs a été revendu à l’étranger où il est devenu le chanteur vedette d’un Boy’s Band. Dimitris est prêt à reprendre son rôle, et affirme alors qu’il compte l’interpréter le plus sérieusement du monde. Afin de donner au film un caractère épique, chaque personnage se voit développé dans une perspective bien plus vaste. Salvatore Brantano ne pouvant plus être joué par Sabino Orsini, le titre de Bad Guy number one est transmit à son neveu Raphaele. Darth Bodius veille toujours au grain, de plus en plus irrité du tempérament bohème de son supérieur. Liège est maintenant totalement soumise au crime, la capture de Piggs ayant sonné le glas de l’ancien ordre du FBI. Personnage gênant, l’inspecteur Charolles et envoyé six pieds sous terre dès l’élaboration du synopsis, même si son retour est prévu sous une forme éthérée « Obi-Wan Kenobisesque ». Et si la plupart des personnages du premier film reprennent du service, il est clair qu’il ne peut y avoir de suite sans nouveauté. Vu le peu d’importance accordé aux femmes dans Meurtres Fatalement Mortels ! (niveau glamour, une Mamy parano, ça n’assure pas trop, et les deux secrétaires se glissent si vite entre deux scènes qu’on en oublie presque leur passage), les deux scénaristes décident de mettre en avant un personnage féminin fort, principal moteur de l’intrigue. Son nom coule de source, mariage évocateur de Sarah Connor et Ellen Ripley. Sarah Ripley, interprétée par Sandra Mavroudis, sœur du réalisateur, est née, première d’une nouvelle galerie de personnages autrement plus bigarrée que la première. A nouveau héros, nouveaux vilains, et non des moindres puisqu’ils seront trois à répondre à l’appel, trois chasseurs de prime que les héros devront
affronter ponctuellement dans des duels sauvages. Tarte Maul, épéiste hors pair capable du pire comme du meilleur ; Durango Fett, premier clone raté d’un célèbre anti-héros galactique ; et l’Agent Smets, membre renégat du FBI passé à l’ennemi. Emballé par le projet, Michael Lemmens demande à avoir une part plus importante dans la distribution. Aussi dit, aussitôt fait, et Randolph le gris, équivalent clodo de Gandalf, vient renforcer le panel. Personnage secondaire, le chanteur-danseur Michael Marky Boy est proposé à Nicolas Wolfs, qui accepte le projet avec enthousiasme. L’histoire se structure alors en parties parodiant chacune clairement une des influences du film : un prologue façon communauté de l’anneau, un début sévèrement axé Terminator, un développement citant Tolkien et Star Wars, et un dénouement spécifiquement Meurtres Fatalement Mortels élaboré après que le réalisateur se soit retapé une rediffusion de Grease. Les références au Seigneur des anneaux nécessitant le recours à un objet mystérieux, les scénaristes créent le Scellion, artefact mystique que l’Elu, en l’occurrence Piggs, doit retrouver. Fabian insiste pour que, parallèlement à tout ceci, Bodius complote pour que le pouvoir lui soit remis, avec la complicité de Smets. Nous sommes en juin 2002. Christophe commence à croquer les nouveaux venus et se lance (c’est une première) dans la création des costumes, recrute de nouveaux participants parmi ses proches et entame la préparation des scènes de duel. Fermement décidé à se concentrer avant tout sur la mise en scène et le montage, il laisse l’élaboration du scénario à son confrère. L’enthousiasme règne, la fraîcheur de l’entreprise autorise une certaine innocence, et le réalisateur se plait à annoncer aux acteurs que le tournage sera terminé vers avril 2003, la production n’attendant que la première ébauche du scénario de Fabian, annoncée pour la fin août, pour se mettre en branle. Evidemment, tout le monde rêve debout…
La Pré-Prod
Début septembre. Les premières répétitions ont commencé et, déjà, MFM II s’annonce sous les pires signes pour la santé des participants. En une seule journée, l’une des épées servant à la chorégraphie du duel se brise et Sandra Mavroudis, en apprenant à se servir de son arc à flèche, expédie un projectile droit dans le genou de son frère. Aucun dommage sérieux, mais la scène est enregistrée et conservée sur bande, histoire de confirmer qu’entre les deux films, rien n’a finalement changé. Durango Fett a été rebaptisé Savaetta Fett, juste pour faire rire, et Christophe décide de nommer cette séquelle Totale Remembrance, pour la simple et bonne raison qu’il a revu Total Recall durant les vacances et que ça fait vachement chébran, comme Title. Bref, on s’occupe, d’autant que Fabian n’a encore livré aucune page de script et que son travail se fait attendre.
Juste pour ne pas perdre de temps, Christophe entame la création des costumes. L’armure de Savaetta Fett sera composée d’éléments aussi divers qu’une poubelle repeinte, des dessous de manne à linge et des pièces diverses d’ordinateurs en panne. Et si Darth Maul voyait son tatouage inspiré des grands prédateurs, le maquillage de Tarte Maul se réfère quant à lui aux traits du chaton du réalisateur. Ses armes seront fournies par Jean-Christophe Nicaise, créateurs d’épées en latex, qui se voit en même temps promis le rôle de Sven Rogbal, brute sanguinaire que les héros devront affronter au risque de leur vie. Bodius se voit gratifié d’un nouvel équipement le transformant volontairement en Darth Vader de pacotille, et Randolph le gris bénéficie d’une tenue composée de deux tentures traînées dans la boue. Dans l’ensemble, le réalisateur a décidé de traiter son film de la manière la plus sérieuse possible, de façon à accentuer le décalage entre le ridicule des personnages et la manière dont ils se perçoivent. L’histoire pourrait donner un récit de Fantasy classique, mais le traitement en anéantit tout le sérieux. A l’image du film dans son ensemble, les personnages se donnent des grands airs sans en avoir jamais les moyens, s’imaginent vivre des aventures palpitantes alors qu’ils ne font que se pourchasser dans les bois de Liège. Il s’agit donc, grosso modo, de faire en sorte que le spectateur puisse adhérer à leur point de vue jusqu’à croire, à
un certain degré, que l’histoire est bien sérieuse, puis le lâcher sur une situation loufoque. Pas question, donc, de cligner de l’œil à la caméra d’un air complice : les personnages doivent avoir l’air d’y croire. Même s’il n’aime pas la parlotte, le réal s’impose pourtant de nombreuses scènes de dialogues, afin de palier à son inintérêt et son inefficacité notoire dans leur mise en image. Dessin de pré-prod bouclés, premières chorégraphies entamées, axe du film clairement défini, repérages réguliers… Ne manque plus qu’une chose : un scénario en bonne et due forme.
Milieu du mois d’octobre (c’est fou comme le temps passe vite). Alors que, conceptuellement parlant (n’ayons pas peur des mots, on est entre amis…), le film se fait de plus en plus clair dans la cervelle de son réalisateur, les pages du script se font, elles, de plus en plus blanches. N’y tenant plus, et motivé par l’impatience grandissante de certains figurants, Christophe entame la rédaction du scénario, faisant parvenir à Fabian les premières pages afin qu’il y appose sa patte. Conscient que l’hiver approche et qu’il ne sera plus question de tourner en extérieur durant la saison, le réal se concentre sur le script, qu’il boucle en deux semaines, tout en effectuant les premiers essais de maquillage et de costume. Craignant que l’équipe potentielle ne se désintéresse du projet si rien n’est concrètement mis en image, Christophe se sert des premiers plans test de Savaetta Fett et Tarte Maul pour monter un teaser déconneur et certifier que la production se met en place (teaser dispo sur ce joli site, parce que vous êtes de sacrés petits veinards). Les premières lectures de script s’ensuivent, et le réal semble dénoter un certain manque de motivation chez Dimitris, son interprète principal. Soit. Le travail continue, les dialogues évoluent (Sarah Ripley devient incapable de formuler une phrase correctement, Tarte Maul dispense sans cesse des sentences sur la mort et le destin, Smets zozotte comme le Saddam Hussein de « Hot Shots Part Deux »…), mais le tournage n’a toujours pas commencé.
Le tournage (partie 1) : The Beginning
Fast Forward ! Nous sommes de retour le 1er février 2003. Plusieurs tests de prologue sont effectués, les répétitions du duel entre Tarte Maul et Piggs se sont poursuivies de manière convaincante, et Christophe décide qu’il est grand temps de presser la pédale d’accélération et de mettre quelques images en boîte. La première journée de tournage est organisée en vitesse, et, afin de rôder l’équipe, il est décidé de filmer la première vraie scène de baston du film : Sarah élimine deux hommes de mains de Brantano, et Bodius apparaît sous son nouveau look. Chacun devant trouver ses marques, il faut une bonne journée pour terminer la scène, la plupart de l’équipe étant conviée à l’événement. Sous la
supervision de Benoit Dachy, Sandra Mavroudis apprend à combattre et se blesse au coude, pendant que Christophe répète ses mouvements de caméra en suivant le story-board ultra-rudimentaire qu’il a dessiné, tout en gardant à l’esprit que le film sera cadré en scope. Au terme de l’après-midi, tout le monde visionne les rushes, et c’est la consternation. Rien ne va, Sandra se demande comment tout doit s’enchaîner, et le réal lui-même doute franchement du résultat. Comme souvent dans ce cas de figure, c’est le montage qui tranchera.
Le montage (partie 1) :Ze First Victory
A l’évidence, le rendement de Totale Remembrance gravite bien au-delà de celui du premier film. « Meurtres Fatalement Mortels ! » avait demandé quatre cassettes 8mm de 90 minutes pour 42 minutes de film monté. La première journée de tournage en a déjà rempli une entière pour une scène qui ne durera pas, à l’état final, plus de 2 minutes. Christophe s’enferme dans son appartement pendant une semaine et commence le travail de sape. Il a beau posséder Adobe Première, le logiciel n’accepte pas les images digitalisées par sa carte vidéo. Il se rabat donc sur son bon vieux Pinnacle et bricole avec ce qu’il a, récupérant des effets sonores là où il peut, en veillant également à établir une texture sonore plus ou moins cohérente. Au terme de la semaine, il montre le résultat à l’ami Ben qui éclate de rire et s’exclame : « En une minute, y’a plus de rythme et d’action que dans tout le premier film ! ». C’est ensuite au tour de Sandra de s’étonner de la scène montée, qui met brutalement tout le monde d’accord et laisse apparaître un axiome qui sera bien utile au réalisateur : « Quoi qu’il dise, on le fait, parce qu’il est le seul à comprendre ce qui se passe et à imaginer le résultat. » Première victoire d’une campagne qui ne va pour autant être une partie de plaisir…
Le tournage (Partie 2) : La croisière s’amuse
Mi-février, c’est l’heure des grandes retrouvailles : Brantano et Bodius s’offrent une petite parlotte dans le jardin. Raphael Segers goûte à ses nouvelles attributions, tandis que Fabian Bodin tente de rendre l’évolution de son personnage convaincante. Il fait froid, mais le soleil brille et montrer Brantano cultivant des arbres morts n’est pas sans déplaire au réal. La rencontre est qui plus est uniquement dialoguée, et Christophe tente de la mettre en mouvement dès que possible, désireux de ne pas réitérer l’échec du premier film en ce
domaine. Pas de blessés cette fois, juste une gamelle de Fabian qui, bien qu’inattendue, figure néanmoins dans le film. Le lendemain, l’équipe (enfin… quatre personnes dont les deux acteurs) met la dernière touche à la scène de la fuite de Sarah Ripley, entamée deux semaines plus tôt. Une journée facile placée sous le signe des fous rires nerveux.
L’aventure continue (L’avventura, plutôt…), et (Ah non, pas de ça ici, please)… Gasp, cessez ses interruptions incessantes. Et donc, nous disions…Dimitris Kapakoulakis, Sandra Mavroudis et Michael Lemmens se préparent à filmer la rencontre avec Randolph le gris. Fabian avait repéré une caravane abandonnée et franchement dégueulasse pour lui servir d’antre, idée qui avait réjouit l’équipe et dégoûté un Dimitris se demandant comment l’ami Mike pouvait s’asseoir là-dedans. Le texte est long, pas franchement facile, et l’équipe réclamera très vite un retour au bercail pour cause de « froideur intense » : nous avons beau tourner au mois de mars, c’est toujours l’hiver, et Dame Nature nous le fait ressentir. Chacun mord sur sa chique, et la scène est finalement mise en bote. Youpeee ? M’mwouais, tu parles….
Le montage (Partie 2) : C’est trop de bonheur…
La rencontre Brantano/Bodius fonctionne dans une large mesure, mais laisse Fabian insatisfait, lequel suggère qu’on la retourne afin d’améliorer le tout. Peu désireux de commencer à refaire deux fois les mêmes scènes tant que le tournage ne sera pas plus avancé, Christophe préfère passer à autre chose et multiplie les tâches. Il enregistre avec Mike une ébauche de son texte d’introduction et monte une version brouillonne du prologue, puis, fou de joie, parvient à percer les mystères d’Adobe Première. Découvrant la possibilité de recadrer son image, Christophe multiplie les expérimentations sur la première scène de Flash Back de Piggs, exploitant les caches du Cinémascope pour dissimuler les ajustements de ses plans. Il constate, par la même occasion, que sa caméra commence à émettre un drôle de bruit et que, parfois, de sales parasites envahissent l’image. Il préfère l’ignorer et continue le travail, sans se douter que la caméra est sur le point de lui jouer un sacré tour de cochon. Alors qu’il révise les rushes, dont la plupart sont heureusement digitalisée, la bande magnétique se bloque dans le mécanisme de lecture et la K7 se déchire sous le regard attristé d’un monteur qui n’en méritait pas tant. Par chance, le montage était presque terminé, mais c’est le genre d’accident qu’on préfère éviter. Toutefois, le mal était fait. La caméra venait de goûter au plaisir venimeux de l’emmerdement maximal, et ne comptait pas s’arrêter là…
Le tournage (Partie 3) :Ainsi va la vie.
Retour sur le site de la caravane afin de progresser le plus rapidement possible dans les scènes d’exposition. Sandra peine un maximum pour les tirades de son personnage, mais il faut ajouter que c’est à Sarah Ripley que revient la lourde tâche de livrer les enjeux et resituer l’intrigue. Le tournage ressemble de plus en plus à un gigantesque puzzle dont seul le réal connaît la vision d’ensemble. Au visionnage des rushes, en plus des sautes d’images de plus en plus importantes, Christophe constate que le son de l’antre de Randolph est quasi inaudible, la
faute à la grand route passant à proximité du lieu de tournage. C’est si gai, le cinéma… Dans la foulée, le groupe se réunit sur les hauteurs de la citadelle, près d’un grand mur en ruines, pour entamer les prises de vue de la quête du Scellion. Des enfants viennent batifoler devant la caméra en s’exclamant que Randolph est « Le druide des femmes nues », Dimitris craint pour la vie de Christophe dès que celui-ci descend le long des pentes escarpées des coteaux de Liège sans son matériel de rappel (faut les voir, les coteaux. C’est pas le Mordor, mais c’est presque ça…) et Sandra, par maladresse, donne un violent coup de bâton dans le visage de Mike. La routine habituelle, quoi.
Avril. Afin d’accélérer le rythme de la production et mieux organiser les séances de tournage, le réal demande à tous ses acteurs leur emploi du temps sur le mois entier. Benoit Dachy fait part de sa bonne volonté habituelle et se révèle des plus disponibles, tandis que Dimitris devient de plus en plus difficile à faire venir et commence à regretter son implication dans le projet. Mike et Sandra sont toujours là, vaillants et prêts à en découdre avec la caméra. Six dates sont convenues sur le mois. La première voit venir une scène importante : le duel entre Tarte Maul et Piggs, ardemment répété durant toute la période de pré-prod. Benoit se lève à 6h, arrive chez Christophe à 8h du matin pour sa séance de maquillage, et prend la pose deux heures durant le temps que le réal, improvisé maquilleur, ne termine son ouvrage. Le trio arrive sur les lieux du tournage vers 11h et le travail commence directement. Ben et Dim se remettent les mouvements en tête, Christophe tente de filmer le duel sous un maximum d’angles, et se retrouvera vite sur les épaules de Pierre Haenen, venu donner un coup de main l’après-midi, pour obtenir quelques plans en plongée (ah ouais m’sieur, on n’a pas de grue nous, on bosse à l’artisanal). Une journée éreintante qui augure un mois productif, mais comme on dit, « En avril, ne te découvre pas d’un fil ». En gros, la météo est dégueulasse, et la production est de nouveau suspendue. Et c’est encore rien, ça…
Le montage (Partie 3) : Coup d’épée dans l’eau
Beaucoup de travail est effectué pour restituer une ambiance sonore correcte sur les scènes de l’antre de Randolph, tandis que les plans continuent de s’enchaîner avec plus ou moins d’efficacité. Le montage du duel prend un temps monstrueux, d’autant que le réal peine à lui trouver un véritable rythme et qu’il est nécessaire de refaire tout le son, le bruit des épées en latex n’étant pas le plus efficace en termes d’intensité (« toc, toc, touc », c’est quand même moins flatteur à l’oreille que « Tching, Tchiiing, Ting ». Ah si !). Le travail est d’autant moins facile que cet abrutit d’étourdi de réal a complètement fourré les quinze dernières minutes de prise de vue en allumant la caméra au moment où il voulait l’éteindre et réciproquement (oui, il faut le faire… Il s’en amende encore). Des plans qui partent dans tous les sens dans l’anarchie la plus totale, c’est peut-être bien cool pour « Le projet Blair Witch » ou un gros Michael Bay, mais en ce qui nous concerne, c’est pas franchement top. Reste que les retombées dans l’équipe sont bonnes, et que les avis deviennent de plus en plus positifs, au point que certains regrettent que le film ne soit qu’une parodie. Subsiste un problème de taille : le manque d’implication du comédien principal se fait de plus en plus en sentir, tant pour l’organisation à proprement parler que pour le résultat en image. Le plus beau retournement de situation de notre folle épopée se profile, annoncé depuis bien longtemps mais toujours nié par le réalisateur...
